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Rivages, le premier roman de Gauthier Guillemin sort aujourd’hui, mercredi 30 octobre, en librairie. L’occasion rêvée pour poser quelques questions à l’auteur.

 

Albin Michel Imaginaire : Rivages est votre premier roman, il va très vite (au printemps 2020) être suivi par un second et dernier tome, La Fin des étiages. Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui, forcément, ne vous connaissent pas ?

Gauthier Guillemin : Je suis un rêveur qui a toujours aimé les explorations et l’aventure, mais je n’ai jamais réussi à m’affranchir d’un cadre sécure, comme partir seul avec mon sac à dos. J’ai donc terminé mes études de lettres et j’ai obtenu le concours pour devenir prof de français. Avant de me lancer dans la carrière, nous sommes partis avec ma femme comme volontaires au Niger, entre fleuve et désert. Puis j’ai eu un poste en Guyane et nous nous sommes installés là-bas avec notre fils de quelques mois ; mes filles jumelles sont arrivées deux ans après. Tout ça aussi, la famille, c’est une énorme aventure. La Guyane est le département français où j’ai habité le plus longtemps dans ma vie : dix années, ça compte. J’ai aimé la Guyane et je l’ai parcourue en tous sens. Quand on est en forêt, à des heures de marche ou de pirogue de tout lieu habité, la nature prend une toute autre dimension. Nous sommes ensuite revenus en métropole, en bordure des marais de la Brière. Je ne suis Nantais que depuis un an et demi.

AMI : D’habitude les premiers romans publiés arrivent par la poste / dans la boîte mail de l’éditeur ou par un tiers. Dans votre cas, ce n’est pas ce qui est arrivé. Vous avez rencontré Gilles Dumay au Speed Dating des Imaginales. Comment êtes-vous arrivé là et que s’est-il passé ensuite ?

GG : J’ai toujours écrit pour moi, dès l’adolescence, des histoires pour m’évader, pour penser à autre chose. J’ai un mental envahissant et j’ai facilement de bons coups de déprime. Pour éviter ça, je distrais mon esprit en partant un peu ailleurs. Mes sessions d’écriture n’étaient pas régulières, mais j’avais quelques histoires que je me racontais, avec l’idée d’en faire un jour quelque chose. Sauf que j’avais sacralisé la littérature, donc je ne pensais pas être à la hauteur. Au fil des années – j’ai 46 ans maintenant – je me suis dit que peut-être c’était possible. Une amie autrice m’a demandé de lire un de mes manuscrits, elle a aimé. Il se trouve qu’elle organise le speed dating des Imaginales, elle m’a proposé d’y participer. Pour moi, c’était un truc fou, avec des gens bizarres que je ne connaissais pas : un vrai challenge pour un taiseux timide … J’y suis allé et j’ai rencontré des gens géniaux et accueillants. Gilles, un sacré numéro. Je ne le connaissais pas, pas même de réputation. Il a pris mes quelques pages, il a commencé à rayer plein de trucs en grommelant. Il a dit que Baudelaire en exergue c’était un bon point, sauf que pour le coup, ce n’était pas de moi ! Il a dit que ça ne le ferait sans doute pas. Le soir, en buvant un coup, il m’a demandé de lui envoyer le manuscrit. Finalement, ils ont été plusieurs à me faire la même demande, je n’arrivais pas à y croire. Mais en fait, la machine était lancée.

Ensuite, il y a eu quelques échanges par mail avec Gilles : il m’a demandé de réorganiser le début, car il ne comprenait pas mes choix narratifs. Ensuite, il l’a proposé à son patron qui a aimé mais était plus réservé sur la conclusion – je suis abrupt dans mes conclusions, mais je me soigne. C’est une aventure très intéressante que celle de la parution d’un roman, il faut énormément travailler, accepter la controverse, relire encore et ne rien lâcher.

AMI : Comment présenteriez-vous votre roman à une lectrice ou un lecteur qui ne sait rien à son sujet ?

GG : Préparez-vous à un voyage onirique dans un univers forestier et fantastique. Une histoire d’amour, une quête de soi, une quête de sens aussi : que faisons-nous des mythes, de notre imaginaire ? Ne sont-ils que des portes de sortie fantasmées ? Le roman pose aussi la question de notre rapport au vivant.

AMI : Rivages est une fantasy différente, qui résiste un peu aux classements usuels. Comment part-on de la mythologie irlandaise pour arriver à cette forêt, ce Dômaine, qui semble souvent évoquer les forêts tropicales de Guyane ?

GG : Il faut avoir contemplé la mer du haut des falaise d’Inishmore, en pleine tempête, dos aux cromlechs, pour acquérir la certitude que les dieux ont bien posé le pied sur ces rochers. Après, tu lis de la mythologie irlandaise, tu te berces avec des valons d’un vert étonnant, tu apprends comment les hommes ont chassé les sorcières, tu pars en Guyane et tu comprends de suite où est la magie. Elle est partout dans ce que nous n’avons pas encore dénaturé. Pas besoin d’aller au bout du monde d’ailleurs : j’ai des racines bourguignonnes, et là-bas se trouvent les plus belles forêts d’Europe que je connaisse.

AMI : Rivages est aussi une histoire d’amour entre un humain, ce Voyageur sans nom qui se téléporte d’arbre en arbre, et Sylve une descendante de la déesse Dana. N’est-ce pas une gageure d’écrire une histoire d’amour en fantasy  ?

GG : Ce roman, je le porte en moi depuis des années. Je l’ai écrit pour moi, pour ma femme aussi, sans jamais me demander qui d’autre il allait intéresser. Je l’ai juste écrit parce que j’en avais besoin, parce qu’il fallait que ça sorte. Je ne me suis jamais dit : c’est de la fantasy, il faut plus de dragons ; c’est de la romance, il faut plus de câlins ; c’est un récit de voyage, il faut plus d’indications topographiques. Et puis ce récit raconte bien plus qu’une histoire d’amour, il questionne aussi chacun, c’est du moins ce que j’espère.

AMI : On serait tenté de parler de fantasy écologique, mais en fait c’est plus que ça, c’est une fantasy alter-mondialiste, non ?

GG : Alter-mondialiste, dans le sens où j’aimerais laisser à voir un autre monde possible, derrière le mirage de la fiction. On ne peut pas dire que notre société soit une réussite, ni pour les humains, ni pour tout ce qui survit autour. Après, je n’ai pas le courage des zadistes, je ne me dresse pas sur un zodiac devant des baleiniers, j’admire tout ça.

AMI : On ne sait pas vraiment si Rivages se passe dans le passé, le futur (après un cataclysme magique), un présent parallèle. La Fin des étiages fait un pas en avant vers le steampunk. Était-ce prévu dès le départ (comme le laissent supposer les impénétrables lunettes de glacier de Sylve) ou est-ce que ça s’est imposé au fil de l’écriture de ce second volet ?

GG : Initialement, Rivages est un one shot, le lecteur peut se contenter de cet unique volume. Mais je me suis aperçu qu’il y avait au moins une ou deux questions en suspens. Non pas dans le destin des personnages, mais sur des problématiques de fond, et sur lesquelles je voulais m’exprimer. On pourrait dire qu’il y a le conte et sa continuation. Donc je suis reparti. Encore une fois, rien n’était anticipé. J’ai des manuscrits qui dorment et qui attendent leur heure, mais La Fin des étiages est venue avant que je m’intéresse à eux. Il en va de même pour le steampunk, je ne me suis pas dit « mets plus de vapeur et un peu de ferraille rouillée, ça fera vendre ». Un mot en appelle un autre, une recherche de lexique va tirer un fil et d’un seul coup tu viens de faire un drôle de lien entre le nom d’un crabe préhistorique et une machine à vapeur. Bien sûr, tu n’échappes pas à l’air du temps, à d’autres lectures, aux influences inconscientes – on écrit jamais seul. Bref, tu écris tout ça et d’autres te disent : tu verses dans le steampunk, tu fais dans la fable écolo, etc.

AMI : Pour finir, pouvez-vous nous dire quels sont vos deux trois livres d’imaginaire préférés ?

GG : Tolkien, mais la mélancolie des Havres Gris me tue. Toute la saga d’Elric. La fantasy déjantée de Pratchett, notamment Mortimer (parce que c’est le plus triste…). La saga de Dune. Et tant d’autres qui m’ont accompagné toute ma vie et qu’il ne faut pas taire : Féval, Giono, Sue, Vautrin, Irving, Defoe…

AMI : Merci, on vous souhaite forcément beaucoup de succès 😉

(Entretien réalisé en octobre 2019. Tous les visuels sont d’Aurélien Police. Les photos de l’auteur ont été prises et retouchées par La Fabrique onirique, à Nantes.)

 

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