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Pour l’occasion, nous avons posé quelques questions à Sue Burke.

Comme dans cet entretien, elle dévoile certains aspects de son roman, il est sans doute préférable d’en remettre la lecture à plus tard si vous voulez découvrir Pax en en sachant le moins possible.

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Albin Michel Imaginaire : Semiosis est votre premier texte traduit en français, par conséquent les lecteurs français ne vous connaissent pas, pourriez-vous vous présenter ?

Sue Burke : Avant même d’apprendre à lire, je voulais devenir écrivain. Peu après avoir appris à lire, je suis devenue fan de science-fiction. J’ai travaillé pendant de nombreuses années comme journaliste, ce que j’adorais, mais j’ai fini par être tout autant attirée par l’écriture de science-fiction. J’ai publié environ une trentaine de nouvelles. Semiosis est mon premier roman, et sa suite, Interference, sera publiée en anglais en octobre prochain.

Je vis actuellement à Chicago, mais mon mari et moi avons vécu en Espagne de 2000 à 2016. Bien que nous ayons étudié l’espagnol aux États-Unis, puisque c’est la deuxième langue du pays, nous avons vite compris, dès notre arrivée en Espagne, qu’il nous restait beaucoup de choses à apprendre sur cette langue. J’ai fini par passer mon diplôme de traductrice et je me suis alors spécialisée dans la traduction littéraire, en particulier l’espagnol médiéval et la science-fiction. L’Espagne et le monde hispanophone possèdent une communauté SF très dynamique.

 

AMI : Semiosis était une nouvelle avant de devenir roman. Comment celui-ci s’est-il construit sur le temps ?

SB : Tout a commencé il y a 25 ans, quand une de mes plantes d’intérieur en a attaqué et tué une autre. Un mois plus tard, alors que je surveillais plus attentivement les plantes, j’ai empêché une autre attaque. Cela m’a incité à faire des recherches et j’ai appris que les plantes sont par essence agressives et se battent à mort pour la lumière du soleil et tout ce qui peut leur servir de ressources. Les plantes sont également très conscientes de leur environnement et manipulent les animaux sans vergogne.

J’ai essayé d’incorporer dans une nouvelle cet aspect et d’autres faits scientifiques liés aux plantes. Des années plus tard, j’ai relu cette histoire [« Adaptation », 1999] et réalisé que ce pourrait être le début d’un roman où les plantes sont en guerre et ont décidé d’utiliser les humains comme armes. Un roman où les plantes auraient des aspirations encore plus complexes, et où les humains seraient obligés de prendre des décisions difficiles.

 

AMI : A première vue, si on ne se fie qu’au résumé, Semiosis est un roman de science-fiction très classique où des humains s’installent sur une planète étrangère. Comment avez-vous contourné cette difficulté ?

SB : Pour ne pas trahir sa composante scientifique, je savais qu’il me faudrait structurer le roman d’une manière inhabituelle. Les plantes allaient former le cœur de l’histoire et la façonner, mais il s’agit d’être lents car à faible énergie. Par conséquent, j’avais besoin d’un truc pour respecter les contraintes temporelles. J’ai décidé d’écrire un roman-fleuve, un roman qui suivrait un groupe social au fil du temps. Plus précisément, j’ai raconté l’histoire d’une colonie sur plusieurs générations. Ensuite, j’ai dû faire en sorte que chaque partie du roman, consacrée à une de ces générations, soit aussi excitante que possible dans le cadre de son arc global. Chacun de ces chapitres pose la question : la colonie survivra-t-elle ?

 

AMI : Comment avez-vous crée le personnage de Stevland, le bambou arc-en-ciel ?

SB : La science et la logique m’ont montré ce que serait Stevland. Les plantes sont agressives, voire meurtrières, conscientes et actives, impatientes, manipulatrices, capables de façonner leur environnement, et disposent de nombreux “outils” de survie, tels que la capacité de créer une large gamme de produits chimiques. Certaines plantes, surtout les arbres, mènent aussi une vie sociale intense et souffrent quand elles sont seules ; les arbres des villes ne vivent pas aussi longtemps que les arbres des forêts.

Je savais donc que Stevland serait agressif, actif, alerte, anxieux, manipulateur, puissant, mais surtout douloureusement seul, puisqu’il était le dernier de son espèce. Il ferait n’importe quoi pour avoir de la compagnie. Et cela le rendrait dangereux.

 

AMI : Il est difficile de ne pas penser à Ursula K. le Guin quand on lit Semiosis, notamment ses romans du cycle de l’Ekumen. Vous sentez-vous proche de ses écrits ?

SB : Je peux trouver les yeux fermés les livres d’Ursula K. Le Guin rangés dans ma bibliothèque. Elle a publié certains de ses livres les plus merveilleux à un moment-clé de ma vie, fin de l’adolescence, début de la vingtaine, au moment où je comprenais qui j’étais et ce qu’était la science-fiction. Dans l’une de ces œuvres, une nouvelle du cycle de l’Ekumen, « Plus vaste qu’un empire » [“Vaster Than Empires and More Slow”, 1971], des explorateurs découvrent une forêt consciente d’elle-même sur une planète lointaine. On apprend alors que cette forêt peut être à la fois un endroit étonnant et dangereux.

 

AMI: Alors que de nombreuses dystopies sont publiées chaque année, vous avez choisi de vous demander à quoi pourrait ressembler une utopie sur une planète étrangère. Vouliez-vous publier un roman qui parle plus des solutions que des problèmes ?

SB : J’espérais trouver un moyen par lequel les colons pourraient « créer une société inédite en complète harmonie avec la nature », même si cela impliquerait des difficultés, des dangers et un échec potentiel. S’il y a un plaisir dans la dystopie, c’est celui de la détruire pour créer une société meilleure. Mes colons s’échappent d’une Terre dystopique, et Semiosis explore la deuxième étape du processus : la création d’une société meilleure. La création est plus difficile que la destruction, donc c’était un défi plus grand et plus intéressant.

 

AMI : Considérez-vous Semiosis comme un roman écologique ?

SB : J’espère changer les lecteurs de deux façons. D’abord, j’espère qu’ils seront beaucoup plus respectueux de leurs plantes d’intérieur et de leur jardin. Ensuite, je souhaiterais qu’ils comprennent à quel point toutes les formes de vie sont étroitement liées et interdépendantes. Je voulais explorer ces relations. La science-fiction m’a donné les outils pour le faire, surtout pour me concentrer sur cette question-clé : et si notre interdépendance l’emportait sur toutes les autres préoccupations ? Notre survie en tant qu’espèce dépend de la survie d’innombrables autres espèces. Nous en faisons l’expérience actuellement. J’espère que cette idée fera son chemin parmi les lecteurs du roman.

 

AMI : Pourriez-vous nous dire quelques mots sur la suite : Interference ?

SB : Dans le premier chapitre de Semiosis, un satellite envoie un message à la Terre disant que la colonie a été établie. Une fois le message reçu, les Terriens veulent savoir ce qui s’est passé avec la Colonie – ou plutôt, quelques personnes sur Terre cherchent une bonne raison de quitter la planète et entreprennent alors le voyage vers Pax. Ils arrivent environ deux cents ans après sa fondation. Entre-temps, la vie de la colonie a connu des hauts et des bas. Les nouvelles technologies et les attentes irréalistes des Terriens vont tout bouleverser. Par voie de conséquence, Stevland découvre des choses qui dépassent, e horreur et en merveille, ses imaginations les plus folles. Il prend alors conscience d’une de ses ambitions les plus profondes.

 

AMI : Quel roman de science-fiction conseilleriez-vous à quelqu’un qui a aimé Semiosis ?

SB : Dans la toile du temps d’Adrian Tchaikovsky (Denoël, avril 2018). Ses problématiques sont très proches de celles de Semiosis, certaines sont communes, comme celle du premier contact entre des espèces intelligentes très différentes. Il y est aussi question de la façon dont l’humanité peut survivre dans un environnement hostile. Adrian Tchaikovsky développe aussi son histoire sur une grande échelle spatiale et temporelle. Ce roman a changé ma façon de voir les araignées. Maintenant, je veux aller dans les étoiles avec elles.

Albin Michel Imaginaire :  Merci, Sue.

 

(Entretien réalisé par Gilles Dumay courant août 2019. Remerciements à Eliane Bénisti de l’agence Bénisti pour son aide. Entretien traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gilles Dumay, qui a fait de son mieux. Purée, c’était pas facile.)

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