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Photo (c) Tigger Lilly
De gauche à droite : Lhisbei, Gromovar, Gilles Dumay, Lorhkan, Lune, Anudar, Cédric Jeanneret.

 

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Le samedi 2 novembre, vers 18h00, dans un espace “parallèle” qui n’appartient pas à la Cité des congrès de Nantes (malgré des apparences qui sont toujours trompeuses), m’a été remis pour Neal Stephenson et son colossal Anatèm, traduit par Jacques Collin, le prix Planète-SF des blogueurs 2019. Un joli trophée qui ferait sans doute très bien sur mon piano entre mon Bouddha en bronze et mon joli Cthulhu en cochonium chinois imitation bronze (acheté sur internet et qui semble perturber une partie de mon entourage), mais bon, le trophée va partir à New York dans les jours qui viennent. Comme dirait Kurt Vonnegut Jr “c’est la vie”. J’en suis un peu triste, pour être tout à fait franc. Je vais peut-être le garder un petit peu avant de passer à la Poste. Ou le prêter à Eva Sinanian pour quelques semaines (elle n’est pas étrangère au succès francophone d’Anatèm, loin de là).

En tant qu’éditeur, c’est la quatrième fois que je reçois le prix (ce qui commence à faire planer un doute sur les voyages aux Canaries all inclusive que j’offrirais aux blogueuses / blogueurs pour influencer leur vote – bien évidemment, il n’en est rien : rien ne vaut la Thaïlande). En 2017, était récompensée Jo Walton pour Mes vrais enfants ; en 2013 c’était Ian McDonald pour La Maison des derviches et en 2011 L.L. Kloetzer pour CLEER. Je crois qu’il s’agit de bons bouquins, et je suis particulièrement fier d’avoir publié celui des Kloetzer. Je ne suis même pas sûr d’avoir jamais payé une bière à ne serait-ce qu’un de ces blogueurs du prix Planète-SF ; c’est dire à quel point 1/ je fais n’importe quoi avec mon budget de notes de frais 2/ ils sont incorruptibles. Une fois, c’était une autre époque, on a bu du vin blanc – un Pouilly-Fuissé ou un Pouilly fumé, je ne me souviens plus. C’est Lhisbei qui l’avait apporté (je crois ; comme je disais : c’était une autre époque).

En ce qui me concerne, les blogueurs, les influenceurs comme on dit dans les réunions marketing, représentent un véritable enjeu pour la médiatisation des livres que je choisis de publier. Être éditeur, c’est choisir des textes étrangers, travailler avec des auteurs de langue française, des traducteurs, mais c’est aussi défendre des auteurs becs et ongles, faire le crétin sur facebook, descendre dans les arènes médiatiques et autre forums spécialisés.

Il faut faire connaître ses auteurs, leurs œuvres, il faut que les lecteurs concernés soient au courant des parutions. Ça semble tellement « simple » quand on l’écrit dans un billet de blog… Ce qui implique avant tout d’observer le paysage et d’en faire le constat (à l’amiable)… Loin de moi l’idée de rabaisser le travail formidable que font Hubert Prolongeau à Télérama, Frédérique Roussel à Libération, Nicolas Martin et François Angelier à France Culture, Jean-Claude Vantroyen au Soir, Michel Valentin au Parisien, François Rivière au Figaro, Jérémy Bernède à La Dépêche du Midi, Jean-Pierre Andrevon à L’Ecran fantastique, Marcus Dupont-Besnard un peu partout, etc., la liste est loin d’être exhaustive. Bien au contraire : heureusement qu’ils sont là ! Sinon ce serait pire ! Mais bon, à part peut-être pour La Méthode Scientifique sur France-Culture, force est de constater qu’il y a plus d’imaginaire sur une année chez Just a word (blog culturel choisi par hasard, bien entendu ; victime d’un pépin japonimo-nantais, ce jeune homme a visiblement besoin de réconfort et de compassion) que chez Valeurs actuelles (parution choisie au hasard, bien entendu) ou Le Monde ou même Le Canard Enchaîné (m’enfin Jean-Luc Porquet, on existe, même si Ailleurs&Demain, que vous suiviez et critiquiez, n’existe plus trop… en attendant la résurrection). Une fois de plus : “C’est la vie” et on n’y peut pas grand chose. En tout cas, de là où je me trouve j’y peux rien du tout. Je dois faire avec.

Voilà pour le paysage : nous avons les libraires spécialisés, une presse généraliste qui peut s’enflammer pour Les Furtifs d’Alain Damasio mais va négliger 95% (99% ?) du reste de la production d’imaginaire (combien d’articles sur Anatèm dans la « grande » presse nationale ? Un, je crois ; en tout cas il y en a eu un dans Télérama, ça j’en suis sûr), une revue spécialisée Bifrost dont le cahier critique craque comme la chemise de Hulk, quelques fanzines plus ou moins obscurs, le club Présences d’esprits et… les « influenceurs », devenus de fait indispensables. Pour l’éditeur que je suis, c’est une évidence, mais il en est sans doute de même pour les auteurs qui attendent à ce qu’on parle de leurs livres et pas juste être mis en place à 1500 exemplaires dans 500 points de vente (en attendant les retours comme d’autres attendent les barbares, avec le secret espoir qu’ils n’alourdiront pas la ligne d’horizon).

Donc, merci à tous ceux qui prennent le temps de lire, de critiquer, qui font de très longues critiques très fouillées, ou d’autres très personnelles, merci à celles et ceux qui font des photos, ajoutent de la musique, parlent de leurs abeilles, de mauvais films, de bons jeux, qui râlent sur les couvertures qu’on foire (mais aussi sur celles qu’on réussit – un partout, balle au centre), qui râlent sur les livres électroniques par encore assez électroniques à leur goût ; merci à celles et ceux qui échangent, discutent, sont enthousiastes, déçus, choqués, outrés, souffrent d’un don de double-vue ; merci à celles et ceux qui râlent parce que la poste a perdu leur paquet, parce que le directeur de collection a oublié de faire ledit paquet ou qui font poliment remarquer que le SP numérique s’est perdu (pour la troisième fois) quelque part dans le flot d’électrons qui relie Donald à Kim en passant du côté de Vladimir.

Tous ces blogs, tous ces avis, toutes ces photos, ces concours, ces lectures communes et autres unboxing rendent les genres de l’imaginaire particulièrement vivant (on met un s ? Je sais plus). Ils leur apportent quelque chose, de la réflexion ou de l’émotion. Les deux parfois. De la légèreté, souvent. Et en ces temps où le communautarisme a assez mauvaise presse, je dirais sans sourciller que cette communauté des blogueurs SF est touchante, enthousiasmante. J’irai même plus loin : je l’aime (c’est peut-être pas le verbe le plus approprié, mais bon, 1/ je suis fatigué, je rentre des Utopiales 2/ je ne suis pas écrivain, j’en ai pas trouvé d’autre). Parfois on prend une décharge d’électricité statique plein les dents, on a les oreilles qui sifflent (ou ça pique un peu du côté des tentacules, en bas à droite), mais c’est le jeu. Parfois on intervient alors qu’on ne devrait pas, parfois on n’intervient pas alors qu’on devrait. Pas simple de placer le curseur et / ou de trouver sa place (d’éditeur).

Comme il est plus que temps de conclure ce discours de remerciement qui n’a jamais été prononcé : encore merci pour le poisson trophée. Ça fait toujours plaisir à quelqu’un, et parfois même à plusieurs personnes.

(GD)

PS : Sinon, Anatèm de Neal Stephenson c’est plutôt un bon bouquin. Mais 1/ vous n’êtes pas obligés de me croire 2/ y’en a qui en parlent mieux que moi.

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